Vote du budget de la Sécurité sociale 2026 à l’Assemblée nationale. Derrière les sourires et les échanges feutrés, un texte adopté sous contrainte politique, qui maintient un sous-financement organisé de la protection sociale et prépare de nouveaux reculs pour les salariés. © Alternatives Economiques

✍️Par l’Intersyndicat CGT du champagne

📅 Publié le 02 janvier 2026

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Les textes parus récemment sur le budget 2026 et le financement de la Sécurité sociale convergent vers un même constat : si certaines mesures parmi les plus brutales ont été écartées, la logique de fond reste inchangée. Derrière un discours de rigueur et de responsabilité budgétaire, une stratégie néolibérale s’installe durablement : affaiblir les recettes de la Sécurité sociale, laisser le déficit s’accumuler, puis s’en servir pour justifier la remise en cause progressive du modèle social issu de la Libération.

Un budget adopté sous contrainte, sans réponse aux besoins sociaux

Le budget de la Sécurité sociale pour 2026 a été adopté dans un contexte de fortes tensions politiques, au prix de compromis multiples. Cette adoption difficile ne traduit pas un choix social assumé, mais la volonté de franchir un obstacle parlementaire sans répondre aux besoins réels de la population.

Le déficit demeure élevé, à un niveau proche de 20 milliards d’euros, et aucune réponse structurelle n’est apportée pour en sortir durablement. Les recettes nouvelles restent limitées, tandis que les dépenses continuent d’être strictement encadrées, notamment dans le champ de la santé. Les besoins augmentent, mais les moyens ne suivent pas. Les analyses disponibles s’accordent sur ce point : si le pire a été évité sur certaines mesures, la trajectoire globale reste celle d’un sous-financement organisé.

Un déficit construit par des choix politiques

Ce constat conduit à une question centrale, trop souvent évacuée du débat public : le déficit de la Sécurité sociale est-il réellement subi, ou bien résulte-t-il de choix politiques assumés ? Les textes analysés montrent clairement qu’il ne s’agit pas d’un accident.

Depuis des années, les recettes sont volontairement amputées par des exonérations et allégements massifs de cotisations sociales accordés aux entreprises. Ces dispositifs représentent près de 80 milliards d’euros par an, autant de ressources qui ne rentrent plus dans les caisses de la Sécurité sociale. Une partie de ce manque à gagner n’est d’ailleurs toujours pas compensée par l’État, transformant la Sécurité sociale en variable d’ajustement budgétaire.

Une fois le déficit installé, il devient l’argument central pour expliquer qu’il faudrait réduire les dépenses, limiter les droits ou repousser l’âge de départ à la retraite. Le raisonnement est circulaire, mais redoutablement efficace.

Des reculs imposés par les mobilisations, pas par choix gouvernemental

Si certaines mesures parmi les plus brutales ont finalement été retirées ou amendées, ce n’est en rien le résultat d’un changement de cap du gouvernement. Les textes analysés montrent clairement que ces reculs sont le produit direct des mobilisations sociales, du rapport de forces construit par les salariés, les retraités et leurs organisations syndicales.

Les projets initiaux prévoyaient notamment le gel durable des pensions de retraite, la désindexation de plusieurs prestations sociales, le doublement des franchises médicales et des participations forfaitaires, ainsi qu’une série de mesures visant à réduire encore les droits des assurés et des privés d’emploi. Ces orientations s’inscrivaient pleinement dans la logique d’austérité justifiée par le déficit.

C’est la mobilisation sociale, combinée à la pression syndicale et au débat parlementaire nourri par ces luttes, qui a permis de remettre en cause une partie de ces mesures. Le gel des pensions a été écarté, les franchises médicales n’ont pas été doublées, l’indexation des prestations sociales a été maintenue et certaines attaques directes contre les droits sociaux ont été retirées du texte final.

Ces reculs ne doivent pas être minimisés. Ils démontrent que le déficit, présenté comme une contrainte incontournable, devient soudainement négociable dès lors que le rapport de forces s’élève. Ils confirment que les choix budgétaires ne sont pas dictés par une fatalité économique, mais par des arbitrages politiques sensibles à la mobilisation sociale.

Pour autant, les textes soulignent aussi les limites de ces victoires. Les mesures retirées peuvent réapparaître sous d’autres formes, par voie réglementaire ou dans de futurs projets budgétaires. La logique néolibérale de fond, celle d’un sous-financement organisé et d’une remise en cause progressive des droits, demeure intacte.

Les allégements de cotisations : des trappes à bas salaires sans effet sur l’emploi

Ce choix sur les recettes n’est pas abstrait. Il s’appuie sur des dispositifs précis, au premier rang desquels figurent les allégements de cotisations patronales concentrés sur les bas salaires.

Les analyses convergent sur un point essentiel, souvent passé sous silence : ces allégements n’ont jamais démontré leur efficacité sur le niveau global de l’emploi. Présentés comme des outils majeurs de lutte contre le chômage, ils se sont pourtant généralisés sans provoquer de baisse durable et structurelle du taux de chômage. Leur effet principal a été de modifier la structure de l’emploi, pas son volume.

En concentrant les exonérations autour du Smic et des rémunérations proches, ces dispositifs incitent les entreprises à maintenir les salaires à un niveau artificiellement bas. Toute augmentation salariale entraîne une perte progressive des allégements, rendant économiquement plus avantageux le maintien de bas salaires. Ces aides fonctionnent ainsi comme de véritables trappes à bas salaires, enfermant des millions de salariés dans des grilles de rémunération bloquées.

Ce mécanisme a un double effet. Il pèse durablement sur le pouvoir d’achat et affaiblit le financement de la Sécurité sociale. Des salaires bas génèrent mécaniquement moins de cotisations, tandis que les exonérations réduisent encore les recettes. L’emploi ne progresse pas structurellement, mais le déficit, lui, s’installe.

Retraites : un report tactique qui ne change rien au fond

Sur les retraites, la même logique est à l’œuvre. La suspension temporaire de l’application de la réforme de 2023 est présentée comme une concession majeure. Les analyses montrent pourtant qu’il s’agit avant tout d’un report tactique.

La philosophie de la réforme reste intacte. Le recul de l’âge de départ et l’allongement de la durée de cotisation ne sont pas remis en cause. Le déficit est déjà mobilisé comme justification implicite pour préparer de nouveaux reculs, en expliquant qu’il faudrait travailler plus longtemps pour « sauver » le système.

Santé et hôpital public : la pénurie organisée

En matière de santé, le relèvement de l’objectif de dépenses est présenté comme un effort significatif. Mais il reste inférieur à l’évolution naturelle des besoins liés au vieillissement de la population et à l’inflation. Les hôpitaux publics continuent donc de fonctionner sous tension permanente, avec des conséquences directes sur les conditions de travail des soignants et sur l’accès aux soins. Ce sous-financement durable permet ensuite de dénoncer les dysfonctionnements du service public et de légitimer le recours accru au privé, notamment par le biais des complémentaires santé, dont la taxation sera inévitablement répercutée sur les assurés.

Une remise en cause progressive de l’héritage de la Libération

La Sécurité sociale n’est pas un dispositif technique parmi d’autres. Elle est issue d’un choix politique fort, porté à la sortie de la Seconde Guerre mondiale : mutualiser les richesses produites par le travail pour garantir à toutes et tous une protection contre les aléas de la vie. En affaiblissant volontairement ses recettes, puis en agitant le déficit comme un épouvantail, les gouvernements successifs construisent un récit selon lequel cette protection serait devenue trop coûteuse. Ce récit prépare l’opinion à accepter la réduction des droits et la marchandisation progressive de la santé et des retraites.

La bataille centrale : défendre les recettes et les salaires

La lecture croisée des textes conduit à une conclusion claire : la question centrale n’est pas celle des dépenses, mais celle des recettes. Tant que les exonérations massives de cotisations, la modération salariale organisée et le refus d’une véritable justice fiscale resteront intouchables, le déficit continuera d’être instrumentalisé pour remettre en cause les droits sociaux.

Pour la CGT Champagne, défendre les salaires, dénoncer les trappes à bas salaires et exiger un financement juste et pérenne de la Sécurité sociale, ce n’est pas défendre un privilège. C’est défendre un choix de société fondé sur la solidarité, hérité de la Libération, et toujours pleinement d’actualité.

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Sources

– Alternatives Économiques, « Ce qu’il faut retenir du budget de la Sécu finalement adopté », décembre 2025

– Communiqué CGT, « Budget 2026 : le gouvernement doit revoir en profondeur sa copie », CGT.fr

– CGT, « PLFSS 2026 : un danger majeur », Lettre d’information confédérale, décembre 2025