Lors du procès en appel des « vendanges de la honte », les vendangeurs exploités et leurs conseils sont présents à l’audience pour faire reconnaître les faits de traite d’êtres humains et de conditions de travail indignes. Un dossier qui interroge directement les responsabilités sociales dans la filière Champagne. © Extrait JT France 3

✍️Par l’Intersyndicat CGT du champagne

📅 Publié le 23 janvier 2026

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Deux jours d’audience à la cour d’appel de Reims ont replongé la Champagne dans l’un des dossiers sociaux et judiciaires les plus graves de ces dernières années. Cinquante-sept vendangeurs africains, exploités et hébergés dans des conditions indignes lors des vendanges 2023 à Nesle-le-Repons, demandent réparation. À l’issue des débats, les réquisitions du parquet confirment la gravité des faits. Le délibéré est attendu le 4 mars.

🎥 Une vidéo regroupant l’ensemble des replays des journaux télévisés et de l’interview radio est disponible en bas de cet article.

Un dossier hors norme d’« esclavage moderne » au cœur de la filière viticole

Le procès en appel des « vendanges de la honte » s’est tenu les 21 et 22 janvier 2026 devant la cour d’appel de Reims. L’affaire renvoie à des faits survenus en septembre 2023, lorsque cinquante-sept vendangeurs, pour la plupart originaires du Sénégal, du Mali et de la Mauritanie, avaient été recrutés à Paris par la société de prestations Anavim pour venir travailler dans les vignes de Champagne.

Très rapidement, les conditions de vie et de travail de ces travailleurs avaient suscité une onde de choc. Les vendangeurs étaient hébergés dans des logements insalubres, sans toilettes, avec peu ou pas d’eau chaude, parfois sans électricité, dormant sur des matelas à même le sol ou sur des équipements de fortune. L’alimentation était décrite comme largement insuffisante, se limitant parfois à une simple casserole de riz ou des sandwichs avariés. Le manque d’équipements pour travailler dans les vignes avait également été signalé.

Sur le plan administratif, de nombreux travailleurs n’avaient pas été déclarés, et certains n’avaient pas été payés. Une grande partie d’entre eux se trouvaient en situation irrégulière sur le territoire français, ce qui a contribué à leur vulnérabilité.

En première instance, à l’été 2025, trois personnes et deux sociétés avaient été reconnues coupables de traite d’êtres humains, de travail dissimulé et de conditions d’hébergement indignes. Des peines de prison ferme avaient été prononcées, ainsi qu’une lourde amende à l’encontre du donneur d’ordre. Ce jugement avait marqué un tournant dans la reconnaissance judiciaire de pratiques assimilées à de l’esclavage moderne dans la filière viticole.

C’est ce jugement que les prévenus ont contesté en faisant appel. Les cinquante-sept victimes demandent aujourd’hui réparation devant la cour.

Une salle d’audience habitée par la présence des victimes

Lors des deux journées d’audience, une trentaine de victimes étaient présentes dans la salle, grâce à l’organisation mise en place par la CGT afin de leur permettre d’assister au procès. Cette présence massive a donné un visage humain aux débats, rappelant en permanence que derrière les qualifications juridiques se trouvent des femmes et des hommes ayant subi des conditions de vie et de travail indignes.

Les parties civiles sont constituées notamment de l’Intersyndicat CGT du Champagne, de la Confédération CGT, de la FNAF CGT, de l’UD CGT de la Marne, de la Ligue des Droits de l’Homme et du Comité contre l’esclavage moderne.

Me Maxime Cessieux, avocat des parties civiles pour la Confédération CGT, la FNAF CGT et l’UD CGT de la Marne, a insisté sur la réalité concrète vécue par les vendangeurs, rappelant qu’ils avaient été traités comme des animaux, hébergés comme des chiens, menacés et violentés. Il a indiqué attendre de la cour d’appel qu’elle reconnaisse clairement l’exploitation et la traite d’êtres humains, et qu’elle confirme les condamnations prononcées en première instance, estimant que le dossier était accablant et ne devait pas être réécrit en appel.

Me Pascal Grosdemange, avocat partie civile pour l’Intersyndicat CGT du Champagne, a, de son côté, décrit un système structuré exploitant des personnes en situation de précarité extrême, des personnes en situation de détresse, dont la vulnérabilité est encore aggravée par les conditions dans lesquelles elles sont traitées. Il a souligné la dimension systémique de ces pratiques, qui ne relèvent pas d’un simple accident mais d’une organisation qui tire parti de la fragilité humaine.

Me Michel Miné, avocat de la Ligue des Droits de l’Homme, a rappelé, lors de cette deuxième journée d’audience organisée le jour de la Saint-Vincent, Saint patron des vignerons champenois, vouloir rendre hommage aux victimes. Dans ce contexte symbolique, le contraste entre la fête viticole et la réalité judiciaire était particulièrement frappant.

À l’issue des débats de la matinée, le José Blanco, secrétaire de l’Intersyndicat CGT du champagne, a d’ailleurs résumé ce décalage en une phrase qui a marqué les esprits : « pendant que certains festoient pour la Saint-Vincent, d’autres doivent défendre leurs droits ».

Me Medhi Bouzaida, avocat du Comité contre l’esclavage moderne, a rappelé que ce dossier n’était pas un cas isolé. Plaidant pour la quatrième fois en Champagne dans ce type d’affaires, il a également relevé un caractère qu’il qualifie de discriminatoire, voire raciste, dans certains comportements et propos tenus envers les vendangeurs africains.

La parole aux victimes : récits de conditions indignes et de pressions constantes

La deuxième journée d’audience a été largement consacrée aux témoignages directs de plusieurs vendangeurs africains. Ils ont raconté leur recrutement à Paris, Porte de la Chapelle, leurs conditions d’hébergement, la faiblesse de la nourriture, les relations avec les encadrants, et le manque d’équipements pour travailler dans les vignes.

Certains ont expliqué ne pas avoir mangé le premier soir, avoir reçu seulement un sandwich le lendemain midi, manquer d’eau alors que les températures étaient élevées en septembre 2023. L’un d’eux a décrit une maison sans électricité, des douches avec peu d’eau chaude, des toilettes bouchées et en nombre insuffisant, ainsi que des matelas gonflables jetés à même le sol, le tout dans des locaux dans un état d’insalubrité et de vétusté déplorable.

Les travailleurs ont également évoqué des pressions permanentes pour augmenter les cadences de coupe de raisins, des promesses de rémunération initiales qui ne se concrétisaient pas, puis des menaces et des violences psychologiques lorsque les objectifs n’étaient pas atteints. Ces récits sont venus percuter frontalement les dénégations exprimées la veille par les mis en cause, qui s’étaient renvoyé les responsabilités tout au long de la première journée.

Les débats ont parfois été très tendus. Certains avocats de la défense ont orienté les échanges vers l’utilisation de faux documents par des travailleurs. Me Michel Ceccaldi, avocat d’Abdoulaye Camara, a interrogé les témoins sur leur parcours migratoire et sur le fait qu’ils ne dénonçaient pas les passeurs, affirmant que ce silence permettait au système de perdurer et favorisait l’esclavagisme moderne.

Ces propos ont provoqué des remous dans la salle, au point que la présidente a dû intervenir à plusieurs reprises pour rappeler le cadre du débat et rétablir le calme.

L’enquête a établi que, sur les cinquante-sept victimes identifiées, quarante-sept étaient en situation irrégulière et seulement sept disposaient de papiers officiels pour travailler en France.

Des responsabilités contestées et des renvois de faute croisés

À la barre, M. Orban, donneur d’ordre, a rejeté les faits qui lui sont reprochés, affirmant que les papiers étaient en règle et que les déclarations à la MSA avaient été effectuées. L’un des recruteurs a également nié toute responsabilité personnelle, reportant la faute sur le compagnon de la gérante de la société prestataire.

La gérante de la société Anavim, Svetlana Goumina, entendue en fin de journée, a, elle aussi rejeté les accusations sur son compagnon. Me Céline Boyard, son avocate, a rappelé que pour caractériser juridiquement la traite d’êtres humains, il devait exister une intention préalable d’exploiter, d’héberger ou de transporter.

Lors des audiences précédentes, il avait également été rappelé que Svetlana Goumina acceptait une responsabilité limitée sur des erreurs de gestion, notamment des défauts de déclarations administratives nécessaires à l’embauche des saisonniers, tout en refusant d’être présentée comme celle qui aurait sciemment profité de la vulnérabilité des travailleurs.

Ces positions croisées ont donné lieu à de multiples renvois de responsabilités entre les différents protagonistes, chacun cherchant à minimiser son implication directe dans l’organisation des faits.

Des réquisitions lourdes confirmées par le parquet général

Le ministère public, représenté par Caroline Chope, avocate générale près la cour d’appel de Reims, a requis la confirmation des peines prononcées en première instance. Il a notamment demandé quatre ans d’emprisonnement dont deux ans ferme avec maintien en détention pour Svetlana Goumina, assortis de la dissolution de la société Anavim ; trois ans d’emprisonnement dont un an ferme pour Témuri Muradian ; deux ans d’emprisonnement dont un an ferme pour Abdoulaye Camara ; ainsi que la confirmation de l’amende de 75 000 euros infligée à la SARL Cerseuillat de la Gravelle.

L’ensemble des avocats de la défense ont demandé la relaxe de leurs clients. L’affaire a été mise en délibéré et le verdict sera rendu le 4 mars à 14 heures. À cette date, cela fera sept mois que Svetlana Goumina est en détention.

La mobilisation syndicale et l’accompagnement des victimes

Sur France Bleu Champagne-Ardenne, José Blanco, secrétaire de l’Intersyndicat CGT du Champagne, interrogé par Alexandre Dabrand, est revenu sur le rôle de la CGT dans la mise au jour de cette affaire. Il a rappelé que la CGT avait été à l’origine des signalements concernant des faits de traite d’êtres humains et de travail dissimulé dans la filière.

Il a indiqué qu’entre 800 et 1 000 prestataires interviennent chaque année pendant les vendanges, ce qui rend la vigilance collective indispensable. Il a également précisé que la CGT accompagne les victimes dans leurs démarches de régularisation administrative et sur le plan psychologique. Il a salué le travail rapide réalisé à l’époque par le préfet de la Marne, le préfet Prévost, pour permettre la régularisation de plusieurs victimes.

José Blanco a estimé que les peines prononcées en première instance étaient lourdes et nécessaires pour être dissuasives. Il a également évoqué l’existence d’autres dossiers en cours, notamment une affaire à Avize concernant des ressortissants serbes sans papiers.

Enfin, il a rappelé l’enjeu d’image et de sens pour la filière champenoise : le champagne, a-t-il souligné, c’est du rêve, c’est une histoire, ce n’est pas du trafic d’êtres humains.

Au-delà du procès, construire des garanties durables

Pour la CGT du Champagne, seule une exigence sociale forte, des contrôles effectifs et des sanctions dissuasives permettront d’éviter la répétition de telles situations. La création d’un label HVS – Haute Valeur Sociétale – pourrait constituer un levier structurant pour prendre en compte les exigences déjà existantes en matière de normes environnementales, tout en intégrant pleinement la dimension sociale dans les pratiques de la filière. La CGT du Champagne entend porter cette proposition dans les futurs retours d’expérience sur les vendanges, organisés sous l’égide du préfet de la Marne.

Télécharger l’article : Vendanges de la honte : le procès en appel

Sources

L’Union, édition du 22 janvier 2026 : « La cour d’appel de Reims se penche sur les « vendanges de la honte » 

L’Union, édition du 23 janvier 2026 : « Prison ferme requise dans l’affaire des “vendanges de la honte »

🎥 La vidéo regroupant l’ensemble des replays des journaux télévisés et de l’interview la radio France bleue de José Blanco