Entre inflation, austérité budgétaire et inégalités croissantes, des millions de salariés basculent dans la précarité pendant que les politiques néolibérales organisent le recul de l’État social. © IA CGT champagne

✍️Par l’Intersyndicat CGT du champagne

📅 Publié le 19 janvier 2026

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Alors que la pauvreté atteint en France son niveau le plus élevé depuis près de trente ans, ce sont des millions de salariés, de familles et de retraités qui voient leurs conditions de vie se dégrader concrètement. Derrière les discours rassurants sur la croissance et la maîtrise des finances publiques, la réalité est celle d’un pouvoir d’achat qui recule, d’un modèle social fragilisé et d’une austérité qui s’installe durablement. Dans la filière Champagne comme ailleurs, ces choix politiques et patronaux produisent des effets directs sur les salaires, l’emploi et la reconnaissance du travail.

Pauvreté en France : l’État social recule, les salariés trinquent

La France connaît aujourd’hui une situation sociale que beaucoup pensaient appartenir au passé. Les derniers chiffres disponibles confirment une réalité préoccupante : le taux de pauvreté monétaire atteint désormais plus de 15 % de la population, soit près de 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Ce niveau n’avait plus été observé depuis la fin des années 1990. Ce n’est pas une fatalité économique. C’est le produit de choix politiques qui fragilisent les ménages modestes et affaiblissent progressivement les mécanismes de solidarité qui avaient permis de limiter les inégalités pendant plusieurs décennies.

Une montée de la pauvreté qui n’est plus marginale

Depuis 2023, la pauvreté progresse dans de nombreux groupes sociaux : jeunes, familles monoparentales, travailleurs précaires, indépendants, salariés à temps partiel. La pauvreté ne concerne plus seulement les personnes privées d’emploi. Les travailleurs pauvres se multiplient, enfermés dans des rémunérations insuffisantes, des horaires fragmentés et une hausse continue des charges contraintes.

Cette évolution est portée par deux dynamiques majeures. D’une part, une inflation persistante qui frappe prioritairement les postes incompressibles du budget : logement, énergie, alimentation, transports. D’autre part, la disparition progressive des dispositifs exceptionnels de soutien au pouvoir d’achat mis en place ces dernières années, qui avaient temporairement amorti le choc des prix.

Le résultat est clair : le pouvoir d’achat réel des ménages modestes recule, tandis que les ménages les plus aisés continuent de bénéficier de la progression des revenus financiers et patrimoniaux. Les inégalités se creusent à nouveau, dans un contexte pourtant marqué par un niveau d’emploi relativement élevé.

Un modèle redistributif mis à mal par des choix politiques

La France s’est historiquement appuyée sur un système de redistribution puissant. Les prestations sociales permettent de réduire significativement le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté et d’atténuer l’intensité de la pauvreté pour celles qui y demeurent. Sans ces mécanismes, la pauvreté toucherait plusieurs millions de personnes supplémentaires.

Pourtant, cette efficacité s’érode progressivement. La part des dépenses sociales de solidarité recule en proportion de la richesse produite, tandis que les revalorisations des prestations ne compensent plus pleinement l’augmentation du coût de la vie. De plus en plus de ménages modestes restent durablement fragilisés malgré les dispositifs existants.

Ce recul n’est pas le fruit du hasard. Il découle de politiques de maîtrise des dépenses publiques, de modération des prestations et d’une priorité donnée aux équilibres budgétaires plutôt qu’à la protection sociale. La pauvreté n’est plus traitée comme un enjeu central de cohésion sociale, mais comme une variable d’ajustement.

Il faut d’ailleurs rappeler que, malgré la dégradation actuelle, le taux de pauvreté en France reste encore légèrement inférieur à la moyenne européenne. Là où la France se situe autour de 15 à 16 %, la moyenne de l’Union européenne dépasse les 17 %. Ce différentiel n’est pas le fruit du hasard : il résulte historiquement d’un système de protection sociale plus développé et plus redistributif que dans de nombreux pays européens. Mais cette « avance sociale » est aujourd’hui clairement remise en cause. Les orientations néolibérales portées par les gouvernements successifs visent explicitement à aligner progressivement la France sur les standards européens les plus restrictifs, en réduisant la dépense publique, en comprimant les prestations sociales et en faisant primer la discipline budgétaire sur les besoins sociaux. La référence permanente au respect du seuil des 3 % de déficit public par rapport au PIB sert de justification à une politique d’austérité structurelle, qui fragilise mécaniquement l’État social. Derrière les discours technocratiques, l’objectif implicite est clair : accepter une montée durable de la pauvreté pour se conformer aux dogmes budgétaires européens, au détriment de la cohésion sociale et des conditions de vie des salariés.

Les indicateurs comptables masquent la réalité sociale

La pauvreté ne peut pas être réduite à un simple seuil statistique. Les indicateurs monétaires permettent des comparaisons, mais ils ne traduisent pas la réalité vécue par les ménages.

Une part importante de la population ne peut faire face à une dépense imprévue de 1 000 euros. Des millions de personnes renoncent à certains besoins essentiels, notamment alimentaires ou de santé. La contrainte du logement, de l’énergie, des déplacements et de l’accès aux services publics pèse de plus en plus lourdement sur le budget des ménages populaires.

Ces réalités dessinent une précarité diffuse, parfois invisible dans les statistiques classiques, mais bien réelle dans les territoires et les entreprises. La pauvreté se manifeste aussi par l’isolement, la fragilité énergétique, la dépendance à la voiture, la difficulté d’accès aux soins ou au numérique.

Une responsabilité politique assumée

La situation actuelle n’est pas une simple conséquence mécanique de la conjoncture. Elle est le résultat de choix politiques assumés.

Lorsque les prestations sociales sont contenues et que les salaires stagnent, l’inflation agit comme un impôt social profondément inégalitaire. Plus les revenus sont faibles, plus la hausse des prix rogne directement les capacités à vivre dignement.

La priorité donnée aux équilibres financiers, à la réduction de la dépense publique et à la compétitivité des entreprises se fait au détriment de la cohésion sociale et de la protection des travailleurs. Ce sont les classes populaires et les classes moyennes qui absorbent l’essentiel des ajustements.

Champagne : des acquis sociaux sous pression

Il faut rappeler que la convention collective du Champagne fait historiquement partie des plus favorables en France. Elle est le fruit de décennies de luttes syndicales, de négociations collectives exigeantes et d’un rapport de forces qui a permis d’obtenir des garanties solides en matière de salaires, de classifications, de primes et de protections sociales. Cette situation explique en partie pourquoi la filière a longtemps constitué un socle de stabilité sociale pour des milliers de salariés.

Mais cette avance sociale est aujourd’hui directement contestée par le patronat, précisément parce qu’elle est jugée trop protectrice et trop coûteuse. Depuis deux années, la modération salariale s’installe durablement, alors même que l’inflation a fortement dégradé le pouvoir d’achat des salariés. La grille de classification maintient un coefficient 120 d’entrée positionné en dessous du Smic, situation juridiquement et socialement intenable qui tire mécaniquement les salaires vers le bas.

La volonté patronale de refondre les classifications sur la base des seuls critères classants s’inscrit dans une logique d’individualisation et de remise en cause des repères collectifs de qualification et de reconnaissance du travail. À cela s’ajoute la règle des abattements sur les primes de fin d’année, qui ampute directement une part essentielle du revenu annuel de nombreux salariés. De nombreux employeurs attendent par ailleurs une remise en cause de ces règles par l’UMC, notamment afin de pouvoir appliquer des abattements en cas d’absences liées à l’exercice du droit de grève, ce qui constituerait une atteinte directe à un droit fondamental des salariés.

Les suppressions d’emplois engagées ou annoncées dans plusieurs maisons accentuent encore la pression sur les collectifs de travail et renforcent l’insécurité sociale. Dans le groupe LVMH, notamment dans les deux établissements de MHCS, l’absence de primes de participation et d’intéressement, malgré des résultats financiers considérables à l’échelle du groupe, illustre le décalage entre la richesse produite et sa redistribution effective aux salariés.

Autrement dit, ce que les politiques nationales produisent à grande échelle – austérité sociale, pression sur les salaires, fragilisation des protections – le patronat champenois cherche désormais à l’imposer dans une filière qui, jusqu’ici, avait résisté grâce à un haut niveau de garanties collectives.

Pour une autre logique sociale : reconstruire le rapport de forces

La situation actuelle impose de replacer les salariés et leurs besoins au centre des choix économiques et sociaux. Cela suppose une revalorisation réelle des salaires et des minima sociaux, une sécurisation de l’emploi et des parcours professionnels, ainsi qu’un renforcement des garanties collectives.

Au-delà des mesures techniques, c’est un rapport de forces collectif qu’il faut reconstruire pour imposer une autre répartition des richesses et une autre conception du progrès social.

Remettre la justice sociale au cœur des priorités

La montée de la pauvreté n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence directe de politiques d’austérité, de choix budgétaires restrictifs et d’une redistribution de plus en plus défavorable au travail.

Pour la CGT Champagne, pour les salariés de la filière et pour l’ensemble du monde du travail, l’enjeu est clair : défendre les salaires, l’emploi, les classifications, les droits collectifs et la dignité du travail. La lutte contre la pauvreté commence dans les entreprises, dans les négociations, dans les mobilisations et dans la construction d’un rapport de forces durable.

Télécharez l’article : Quand l’austérité fabrique la pauvreté

Sources

Insee – Niveau de vie et pauvreté en France https://www.insee.fr/fr/statistiques/5759045

Insee – Insee Première : la pauvreté à son plus haut niveau depuis 1996  https://www.insee.fr/fr/statistiques/8600989

Observatoire des inégalités – Évolution de la pauvreté en France https://www.inegalites.fr/evolution_pauvrete_annuelle

Observatoire des inégalités – La pauvreté en Europe https://www.inegalites.fr/La-pauvrete-en-Europe