Philippe Cothenet, intervenant pour l’Intersyndicat CGT du Champagne, deuxième à gauche sur la photo, lors de l’atelier consacré au travail saisonnier agricole et viticole dans le cadre des assises organisées par Médecins du Monde. © CGT Champagne

✍️Par l’Intersyndicat CGT du champagne

📅 Publié le 24 mars 2026

⏱️Temps de lecture 11 minutes

Lors des assises du 17 mars 2026 organisées par Médecins du Monde sur la santé et la sécurité des travailleurs, un atelier a été consacré au travail saisonnier agricole et viticole. Cet échange a réuni Nadège Degbelo, sociologue et chercheure postdoctorale au LISIS, Idris pour Sud Agri, Fabien pour Sud Pâtres, Jean-Luc Taris, responsable de mission bénévole à Médecins du Monde Bordeaux, et Philippe Cothenet, secrétaire général adjoint de l’Intersyndicat CGT du Champagne. Leurs interventions ont permis de croiser les regards de la recherche, du syndicalisme et du terrain autour d’une réalité encore trop souvent invisibilisée : celle de centaines de milliers de travailleurs agricoles confrontés à des conditions de travail dégradées, à des atteintes au droit du travail, à des difficultés d’accès aux soins et à des hébergements indignes. Pour la CGT Champagne, cet atelier était indispensable. Car dans cette filière, derrière l’image du prestige et de l’excellence, la situation des saisonniers continue de poser des questions graves, anciennes, et trop longtemps laissées sans réponse.

Une réalité connue depuis longtemps

Dans son intervention aux assises, Philippe Cothenet est revenu sur la genèse de la situation actuelle dans la filière Champagne. Il a rappelé qu’autrefois, les travailleurs saisonniers étaient généralement hébergés directement chez les exploitants, dans les vendangeoirs, et rémunérés sur une base horaire classique. Mais à la fin des années 1980, le durcissement de la réglementation sur les conditions d’hébergement a profondément modifié l’organisation du travail saisonnier. Une première mutation s’est opérée : de nombreux employeurs ont cessé d’assumer directement la question du logement, tandis qu’une autre évolution s’est installée dans le même temps, avec le basculement progressif d’un salaire à l’heure vers un travail payé à la tâche, au kilo de raisin cueilli.

Philippe Cothenet a également rappelé qu’à partir des années 2000, puis surtout dans les années 2010, les sociétés de sous-traitance et de prestation de main-d’œuvre ont pris une place croissante dans la filière. Ce développement a favorisé une forme d’opacité de plus en plus préoccupante, avec des recrutements organisés toujours plus loin, notamment dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, certains relevant manifestement de logiques d’exploitation d’êtres humains. Or, comme l’a souligné la CGT Champagne, il n’existe aujourd’hui quasiment pas de cadre spécifique pour encadrer réellement ces sociétés. En pratique, n’importe qui peut créer une structure de prestation peu avant les vendanges, recruter des travailleurs, puis disparaître aussitôt après, sans qualification particulière ni compétence exigée en droit du travail. C’est dans ce vide que les dérives se sont installées.

De premières alertes restées sans réponse sérieuse

L’intervention de la CGT Champagne a rappelé que les premières alertes importantes remontent à 2018, avec l’affaire des hébergements indignes de Oiry. Entre 2018 et 2022, l’Intersyndicat CGT du Champagne a rencontré à plusieurs reprises les ministères du Travail et de l’Agriculture pour alerter sur l’exploitation des travailleurs saisonniers et les dérives observées dans la filière. Les pouvoirs publics ont entendu ces alertes, mais les réponses concrètes sont restées très limitées. Pendant ce temps, les abus ont continué, avec des conditions de travail particulièrement dures, des logements indignes, des heures non rémunérées et une progression de la sous-traitance qui a encore davantage dilué les responsabilités.  Ce rappel est essentiel. Il montre que la situation révélée au grand jour en 2023 ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une continuité. Elle est le produit d’un système que beaucoup ont laissé prospérer, malgré les signaux d’alerte déjà remontés depuis plusieurs années.

Les vendanges 2023, un basculement

La CGT Champagne a qualifié les vendanges 2023 de vendanges de la honte. Ce n’est pas une formule excessive.

Philippe Cothenet a rappelé qu’au cours de cette période, cinq décès ont été recensés, sur fond de manque de mesures préventives, et plusieurs affaires ont mis au jour des hébergements indignes ainsi que des faits relevant de la traite d’êtres humains, notamment avec les scandales de Nesle-le-Repons et Mourmelon. Ces événements ont fait éclater au grand jour une réalité que la filière ne pouvait plus dissimuler.

À la suite de ce choc, plusieurs réunions de retour d’expérience ont été organisées sous l’égide du préfet de la Marne, avec les représentants de la filière, de l’inspection du travail, de la gendarmerie, de France Travail et d’autres acteurs. Mais là encore, la CGT Champagne pointe les limites des réponses apportées. Beaucoup de recommandations, beaucoup d’auto-contrôle, peu de mesures réellement contraignantes. A titre d’exemple, former 500 personnes aux gestes qui sauvent sur environ 100 000 vendangeurs, ni même le référencement de prestataires sur la plateforme VitiArgos – qui ne repose que sur un autodiagnostic – ne répondent à la racine du problème. Cela ne remplace pas la prévention. Cela ne supprime pas les risques. Cela ne règle ni les conditions de travail, ni l’organisation des journées, ni les conditions de logement, ni la responsabilité des donneurs d’ordre.

La CGT Champagne porte des propositions concrètes

Face à cette situation, l’Intersyndicat CGT du Champagne n’est pas resté dans la seule dénonciation. Philippe Cothenet a expliqué que depuis 2022, un véritable plan d’action a été construit pour réduire les risques auxquels sont exposés les vendangeurs et plus largement les travailleurs saisonniers. La caravane des vendanges sillonne les parcelles, des tracts sont diffusés en huit langues pour informer les salariés sur leurs droits, l’hygiène et les règles de base du droit du travail, et la CGT Champagne multiplie les interventions pour rendre visibles les réalités du terrain.

Ces alertes ont aussi été portées à d’autres niveaux. La CGT Champagne est intervenue à l’Assemblée nationale dans le cadre de travaux législatifs sur l’amélioration des conditions de travail des saisonniers, même si ces démarches ont été interrompues par la dissolution de juin 2024. Elle a également porté ses constats à l’occasion de plusieurs rencontres : auprès de Systembolaget (Monopôle des distributeurs d’alcool dans les pays nordiques). Mais aussi, dans le cadre d’une rencontre interministérielle organisée par la MIPROF (Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains) en juin 2025. Et en septembre de la même année, nous rencontrions le secrétaire général de l’EFFAT et plusieurs députés au Parlement européen. Les marchés nordiques sont déjà particulièrement attentifs aux questions de droits humains, de conditions de travail et de traçabilité sociale dans les chaînes d’approvisionnement. Systembolaget, affirme inscrire son action dans une démarche de vigilance sur les droits humains, et impose à leurs fournisseurs le respect d’exigences fondées sur les normes internationales du travail et des droits humains. En cas de manquement grave aux exigences contractuelles, des produits peuvent aller jusqu’au déréférencement. Pour la CGT Champagne, cette évolution annonce un mouvement de fond : demain, le respect des droits humains et des conditions sociales de production ne sera plus un sujet périphérique, mais un standard commercial de plus en plus prégnant à l’échelle internationale. L’idée défendue est claire : le respect des droits humains. La responsabilité ne peut pas s’arrêter au dernier maillon de la chaîne ! Elle doit remonter jusqu’aux donneurs d’ordre et à l’ensemble des acteurs qui bénéficient économiquement de cette organisation du travail.

La proposition de l’Intersyndicat CGT du champagne : la certification Haute Valeur Sociétale (HVS)

L’un des apports majeurs de cette intervention réside dans la proposition d’une certification HVS, pour Haute Valeur Sociétale. Le raisonnement porté par la CGT Champagne est simple : on ne peut pas dissocier les conditions de travail, l’hygiène et l’hébergement. Si l’on veut garantir un travail digne, il faut traiter l’ensemble des conditions de vie et de travail des saisonniers dans une même logique.  Cette certification sociale pourrait être apposée sur les bouteilles de Champagne, à l’image de ce qui existe déjà sur le plan environnemental avec la HVE.

Elle viserait à garantir que la production respecte aussi des exigences sociales élevées, sur les conditions de travail, l’hébergement, la rémunération, la pénibilité, l’exposition aux produits phytosanitaires et, plus largement, le respect des droits humains dans toute la chaîne de valeur. La comparaison formulée dans l’intervention est volontairement provocatrice : aujourd’hui, les conditions d’élevage des poules sont identifiées sur les boîtes d’œufs pour éclairer le choix du consommateur. Pourquoi les conditions sociales de production du Champagne resteraient-elles, elles, invisibles ?

L’Intersyndicat CGT du Champagne défend également l’idée que cette certification HVS ne doit pas rester un simple affichage, mais s’accompagner d’un véritable mécanisme d’incitation économique. De la même manière que la certification HVE a été encouragée par une valorisation des raisins issus d’exploitations certifiées, la HVS pourrait reposer sur une logique comparable, afin d’inciter concrètement les employeurs et les donneurs d’ordre à s’engager dans cette voie. Dans cette perspective, la HVS ne serait pas une rupture avec l’existant, mais l’extension logique de la certification déjà en place, en y ajoutant enfin son versant social. Autrement dit, après la Haute Valeur Environnementale, la filière Champagne devrait désormais assumer l’exigence d’une Haute Valeur Sociétale. Elle pourrait même, en s’engageant dans cette voie, devenir pionnière dans l’évolution des pratiques, en ouvrant la voie à une nouvelle norme de reconnaissance sociale dans les filières agricoles et viticoles.

Pour la CGT Champagne, cette idée a le mérite de poser une question de fond : une filière qui revendique l’excellence peut-elle continuer à fermer les yeux sur les conditions dans lesquelles travaillent celles et ceux qui la font vivre ?

Travail à la tâche, chaleur, froid, hébergement : il faut sortir du bricolage

L’intervention de Philippe Cothenet insiste aussi sur plusieurs leviers très concrets. Le premier concerne le travail à la tâche pendant les vendanges. Pour la CGT Champagne, ce mode de rémunération pousse les salariés à rallonger leurs amplitudes de travail au-delà du raisonnable pour espérer atteindre un revenu convenable. Il favorise les journées de plus de douze heures, au mépris de la santé et de la sécurité. Il pousse même certains travailleurs à ne pas s’arrêter pour leurs besoins naturels, de peur de perdre du temps et donc du salaire.

La question climatique est tout aussi centrale. La CGT Champagne demande un véritable encadrement des situations de fortes chaleurs, avec des seuils de déclenchement clairs, la mise à disposition d’eau fraîche, des zones d’ombrage, de vrais temps de pause et une organisation du travail adaptée, par exemple avec des horaires plus matinaux pour éviter les pics de chaleur. Cette exigence n’a rien d’irréaliste : en Espagne, la réglementation a été renforcée en 2023 afin d’imposer l’adaptation des conditions et des horaires de travail lors d’épisodes de chaleur, avec la possibilité d’interrompre certaines activités lorsque la protection des salariés ne peut pas être garantie, notamment pour les travaux en extérieur comme l’agriculture.

Mais, pour la CGT Champagne, cette question ne peut pas être limitée aux seules vendanges. Si les vendanges concentrent aujourd’hui l’attention médiatique et institutionnelle, elles ne sont en réalité que l’arbre qui cache la forêt. Les sociétés de prestation interviennent désormais sur l’ensemble des cœurs de métier du vignoble champenois. Cela signifie que les salariés sont exposés aux aléas climatiques tout au long de l’année, dans des tâches diverses, au printemps, en été, en automne comme en hiver. Philippe Cothenet rappelle également qu’en cas de grand froid, d’autres mesures doivent exister : boissons chaudes, vêtements adaptés, lieux chauffés, temps de pause permettant de se réchauffer… Dès lors, il devient indispensable d’encadrer de façon précise et transversale les règles applicables en matière de conditions climatiques, non seulement pendant les vendanges, mais pour l’ensemble des travaux viticoles réalisés dans la filière. Là encore, l’enjeu n’est pas d’improviser après un drame, mais d’empêcher que le drame survienne.

Sur l’hébergement, la CGT Champagne est tout aussi nette. Les travailleurs doivent disposer de logements décents. Ce n’est pas un sujet annexe, ni un simple problème logistique. La qualité du repos, de la récupération et des conditions de vie indexent directement la santé et la sécurité au travail. C’est pourquoi l’Intersyndicat propose que l’ensemble de ces critères puisse être vérifié par des audits effectués par des organismes agréés par l’État dans le cadre de la certification HVS.

Mieux encadrer les prestataires et responsabiliser les donneurs d’ordre

La CGT Champagne demande aussi un encadrement beaucoup plus strict des sociétés de prestation. Philippe Cothenet a pointé l’absurdité d’un système où la reprise d’une exploitation viticole suppose des diplômes et des compétences reconnues, alors qu’aucune exigence comparable n’existe pour diriger une société de prestation de main-d’œuvre intervenant dans les vignes. Pour l’Intersyndicat, il faut mettre fin à ce vide et exiger des compétences solides en droit du travail, en respect des droits humains et en connaissance des contraintes propres aux vignobles.

Mais cela ne suffira pas si les donneurs d’ordre continuent d’échapper aux conséquences. Les sanctions doivent être renforcées et la responsabilité doit remonter au sommet de la chaîne. Philippe Cothenet a rappelé à ce titre que le 4 mars 2026, la cour d’appel de Reims a condamné le prestataire impliqué dans l’affaire des vendanges 2023 tout en relaxant le donneur d’ordre. Pour la CGT Champagne, cette décision illustre précisément les limites actuelles du système : tant que les responsabilités seront fractionnées de cette manière, les dérives continueront.

Une question centrale pour l’avenir de la filière

L’intervention de la CGT Champagne rappelle enfin que ces sujets ne vont pas disparaître. Au contraire, de nouvelles évolutions culturales et techniques traversent déjà la filière : VSL (vignes semi large), arrêt des désherbants, développement du travail du sol, évolution des méthodes de taille, modification des pratiques de traitement. Ces transformations entraîneront nécessairement des conséquences sur le travail concret dans les vignes, sur la pénibilité, sur les qualifications requises et sur l’exposition des salariés. C’est une raison supplémentaire pour ne plus traiter la question sociale comme un angle mort du Champagne.

Pour la CGT Champagne, les assises organisées par Médecins du Monde ont donc eu le mérite de poser publiquement ce que beaucoup préfèrent encore contourner. Le travail saisonnier n’est pas un sujet secondaire. Il touche à la santé, à la dignité, au droit du travail, à la responsabilité des donneurs d’ordre et à l’image même d’une filière qui tire sa richesse du travail humain. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la correction de quelques abus. C’est la remise en cause d’un système qui a trop longtemps prospéré sur l’invisibilité des travailleurs les plus précaires.

Au terme de ces assises, un élément mérite d’être particulièrement mis en avant. Au-delà des constats posés et des échanges engagés, certains participants ont pris l’engagement de venir participer à la caravane des vendanges portée par l’Intersyndicat CGT du Champagne et l’Union départementale CGT de la Marne. Cet engagement donne une portée concrète à la démarche. Il montre que ce travail collectif ne s’arrête pas à une journée de débats, mais qu’il peut se prolonger sur le terrain, au plus près des réalités vécues par les travailleurs saisonniers. Pour la CGT Champagne, c’est aussi une manière d’enrichir l’analyse par d’autres regards, d’autres expériences et d’autres pratiques militantes, associatives ou de terrain, afin de mieux documenter les situations et de renforcer les leviers d’action.

Cette dynamique rejoint directement l’ambition portée autour de la certification Haute Valeur Sociétale. Pour l’Intersyndicat CGT du Champagne, l’objectif n’est pas seulement d’avancer une proposition supplémentaire dans le débat public. Il s’agit de faire de la Champagne le fer de lance de cette nouvelle exigence sociale, en prolongeant la logique de certification déjà existante vers son versant humain, social et sanitaire.

À travers la HVS, la CGT Champagne entend ouvrir un espace d’échange avec les autres vignobles de l’Hexagone, afin de confronter les expériences, de partager les initiatives utiles et de faire progresser partout les pratiques en matière de droit du travail, d’hébergement, de santé, de sécurité et de respect des travailleurs saisonniers.

Autrement dit, l’enjeu dépasse largement le seul cadre régional. Ce qui se joue ici, c’est la capacité d’une filière à regarder en face sa propre organisation du travail et à assumer que l’excellence ne peut plus être dissociée de la dignité humaine. Si la Champagne s’engage réellement dans cette voie, elle peut non seulement mieux protéger celles et ceux qui la font vivre, mais aussi devenir pionnière d’un standard social appelé à faire référence bien au-delà de son propre territoire.

Télécharger l’article : Travail saisonnier agricole/viticole : en Champagne, l’urgence sociale ne peut plus être ignorée

Sources :

« Intervention de Philippe Cothenet, assises de la santé et de la sécurité des travailleurs, 17 mars 2026. »

4 pages : Preconisations-syndicales-consecutives-aux-evenements-survenus-lors-de-la-vendange-2023