Face au recul des capacités d’accueil et au recours croissant à la prestation, la Champagne doit construire une réponse collective pour loger dignement tous ses vendangeurs. ©AI CGT champagne
✍️ Par l’Intersyndicat CGT du champagne
📅 Publié le 17 juillet 2026
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Dans son édition du 20 juillet 2026, le journal L’Union pose une question aussi simple qu’embarrassante : « La Champagne est-elle capable de loger tous ses vendangeurs ? » Si personne ne semble aujourd’hui en mesure d’y répondre précisément, cette situation n’est pourtant pas apparue soudainement. Elle est le résultat de trente années de désengagement progressif d’une partie de la filière en matière d’hébergement, de restauration et de transport des saisonniers.
Une question sans réponse précise
Chaque année, les vendanges mobilisent plus de 100 000 travailleurs en Champagne. Pourtant, comme le souligne L’Union, personne n’est capable de déterminer exactement combien d’entre eux ont réellement besoin d’être logés.
Certains habitent dans la région, d’autres sont accueillis par leur famille ou leurs amis. Une partie effectue quotidiennement le trajet depuis son domicile, tandis que d’autres sont hébergés par leur employeur ou par une entreprise de prestation.
Les capacités disponibles sont tout aussi difficiles à évaluer. Les statistiques intègrent des hôtels, des campings et des hébergements collectifs qui ne sont pas tous accessibles, adaptés ou financièrement abordables pour des travailleurs saisonniers. Une chambre dans un hôtel haut de gamme ne constitue évidemment pas une réponse réaliste au logement d’un vendangeur.
Cette absence de données fiables révèle déjà une première faiblesse : la Champagne sait combien de kilos de raisins elle doit récolter, mais elle ne sait toujours pas précisément combien de travailleurs doivent être logés, où ils le seront et dans quelles conditions.
Quand l’employeur organisait toute la vendange
Pendant des décennies, les vendanges champenoises ont reposé sur une importante main-d’œuvre venue d’autres régions. De nombreux vendangeurs arrivaient notamment du Nord, de la Moselle, de la Picardie ou de la Lorraine.
Les vignerons et les Maisons de Champagne organisaient alors directement leur venue. Ils prenaient généralement en charge le recrutement, le transport, les repas et l’hébergement. Les saisonniers étaient accueillis dans des vendangeoirs ou des bâtiments appartenant aux exploitations.
Ces logements n’offraient certainement pas tous le même niveau de confort. Mais ils permettaient aux travailleurs éloignés de participer aux vendanges sans devoir trouver eux-mêmes un logement pour quelques jours dans une région qu’ils ne connaissaient pas.
L’hébergement faisait alors pleinement partie de l’organisation de la récolte et des responsabilités assumées par l’employeur.
Le tournant des normes de 1995
Le cadre moderne de l’hébergement des salariés agricoles a principalement été instauré par le décret du 24 août 1995, entré en vigueur le 1er janvier 1996. Il a été complété par l’arrêté ministériel du 1er juillet 1996, avant d’être intégré au Code rural et de la pêche maritime.
Ces textes ont imposé des normes précises de confort, d’hygiène et de sécurité :
- des surfaces minimales dans les chambres ;
- une limitation du nombre d’occupants ;
- l’interdiction des lits superposés ;
- la séparation des chambres des hommes et des femmes ;
- des lavabos, des douches et des toilettes en nombre suffisant ;
- un accès permanent à l’eau potable ;
- des obligations de sécurité électrique et de protection contre les incendies ;
- l’entretien des locaux et de la literie ;
- l’interdiction des hébergements en sous-sol ou sous tente.
Ces normes répondent à une exigence légitime de santé, de sécurité et de dignité, que l’Intersyndicat CGT du Champagne soutient. Conscient des particularités des vendanges, il a toutefois accepté des dérogations encadrées et compensées à certaines de ces règles, afin de préserver l’hébergement par les employeurs et d’éviter que les vendangeurs soient contraints de se loger par leurs propres moyens, notamment sous tente, une dérive que nous redoutions particulièrement.
Les investissements n’ont pas suivi
L’entrée en vigueur de ces normes aurait dû conduire la filière à engager un vaste programme de rénovation et de modernisation des vendangeoirs.
Or, dans de nombreuses exploitations et Maisons, les investissements nécessaires n’ont pas été réalisés ou l’ont été insuffisamment. Beaucoup d’employeurs ont considéré qu’il était trop coûteux de mettre aux normes des bâtiments utilisés seulement pendant les huit à dix jours des vendanges.
Ce raisonnement économique de court terme a progressivement réduit les capacités historiques d’hébergement du vignoble. Plutôt que de rénover et de préserver les logements existants, certains employeurs ont préféré ne plus héberger directement leurs équipes.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les normes sont contraignantes. Il faut aussi se demander pourquoi, près de trente ans après leur adoption, l’une des filières agricoles les plus riches de France ne dispose toujours pas d’un parc d’hébergement suffisant et conforme.
Des équipes autonomes pour alléger les contraintes
Face à la diminution des capacités d’accueil, les pratiques de recrutement ont progressivement changé.
Dans un premier temps, certains employeurs se sont davantage tournés vers des équipes disposant de leurs propres moyens de déplacement et d’hébergement, notamment des groupes issus des gens du voyage. Cette organisation leur permettait de disposer d’une main-d’œuvre mobile tout en réduisant les contraintes matérielles directement supportées par l’exploitation.
Mais ce déplacement de la charge vers les travailleurs n’a pas réglé la question du logement. Il l’a simplement rendue moins visible.
L’essor de la prestation de services
Puis le recours aux entreprises de prestation s’est fortement développé. Pour les donneurs d’ordre, cette formule permet d’externaliser une grande partie de l’organisation des vendanges.
Ce marché en pleine expansion a aussi attiré des opérateurs peu scrupuleux. Certaines affaires ont mis en évidence des pratiques particulièrement graves, parfois structurées en véritables réseaux, au détriment des droits, de la sécurité et de la dignité des travailleurs.
Cette réalité ne doit toutefois pas conduire à généraliser. Certaines entreprises de prestation exercent leur activité avec sérieux et professionnalisme. Les plus structurées peuvent fournir des équipes complètes et prendre en charge tout ou partie de l’organisation :
- le recrutement des travailleurs ;
- l’établissement des contrats ;
- le transport vers les parcelles ;
- l’encadrement des équipes ;
- la fourniture des repas ;
- l’organisation de l’hébergement.
La prestation peut donc répondre à un véritable besoin d’organisation. Mais elle ne doit pas devenir un moyen pour les donneurs d’ordre de se décharger de toute responsabilité à l’égard des personnes qui travaillent dans leurs vignes.
La responsabilité ne s’externalise pas
Le problème apparaît lorsque la succession des intermédiaires rend difficile l’identification du responsable réel des conditions de travail et d’hébergement. Le vigneron renvoie vers le prestataire, le prestataire vers un sous-traitant et le sous-traitant vers les travailleurs eux-mêmes. Cette multiplication des acteurs peut entraîner une dilution des responsabilités et compliquer le contrôle des contrats, des salaires, des transports, des repas et des logements.
Pourtant, le donneur d’ordre ne peut pas se désintéresser des conditions dans lesquelles vivent et travaillent les personnes qui récoltent ses raisins. La signature d’un contrat commercial avec un prestataire ne devrait jamais suffire à l’exonérer de toute responsabilité sociale. Les entreprises de prestation doivent être contrôlées, mais les donneurs d’ordre doivent également répondre du choix de leurs partenaires et vérifier les conditions réelles dans lesquelles la prestation est exécutée.
L’œnotourisme a aussi changé la destination des bâtiments
Parallèlement, avec l’essor de l’œnotourisme en Champagne, une partie des anciens logements de vendangeurs a changé de destination. Certains locaux ont été transformés en gîtes, en locations saisonnières ou en hébergements proposés sur des plateformes comme Airbnb. Ce choix peut être financièrement attractif : un bâtiment exploité toute l’année pour accueillir des touristes est souvent plus rentable qu’un vendangeoir utilisé seulement quelques jours.
Mais cette évolution réduit encore les capacités disponibles au moment des vendanges. Elle révèle surtout une contradiction : des bâtiments autrefois considérés comme trop coûteux à mettre aux normes pour accueillir les travailleurs ont parfois bénéficié d’investissements importants dès lors qu’ils pouvaient générer des revenus grâce à l’œnotourisme.
Pendant ce temps, la filière recherche chaque année des solutions temporaires pour loger les personnes indispensables à la récolte.
Sous tente : une interdiction claire
Le Code rural interdit en principe l’hébergement des salariés agricoles sous tente. Une exception existe uniquement dans certains départements expressément désignés par l’arrêté du 1er juillet 1996 et après autorisation de l’inspection du travail. Aucun département de l’appellation Champagne ne figure dans cette liste. L’hébergement sous tente est donc interdit dans la Marne, l’Aube, la Haute-Marne, l’Aisne et la Seine-et-Marne.
Un employeur ne peut pas contourner cette interdiction en fournissant uniquement un terrain ou en laissant ses salariés installer leurs propres tentes sur l’exploitation. Les dérogations collectives accordées en Champagne peuvent assouplir certaines normes relatives aux chambres et aux sanitaires. Elles n’autorisent ni l’hébergement sous tente ni les logements portant atteinte à la santé, à la sécurité ou à la dignité des travailleurs.
Une responsabilité collective, mais clairement établie
La situation actuelle ne peut pas être imputée à un seul acteur.
Les vignerons et les Maisons portent une responsabilité lorsqu’ils abandonnent leurs capacités d’hébergement ou délèguent toute l’organisation sans contrôler les conditions réellement offertes aux travailleurs.
Les organisations professionnelles doivent également prendre leur part. Elles connaissent ces difficultés depuis des décennies et doivent contribuer à une réponse collective à l’échelle de l’appellation. Les prestataires doivent respecter les droits des salariés et ne peuvent construire leur compétitivité sur la dégradation du logement, des transports, des repas ou des rémunérations.
Enfin, les pouvoirs publics doivent recenser les besoins, renforcer les contrôles et empêcher que les responsabilités disparaissent dans les chaînes de sous-traitance.
Reconstruire une véritable politique d’accueil
La Champagne ne résoudra pas cette situation en recherchant, chaque été, quelques centaines de places supplémentaires. Elle doit construire une véritable politique d’accueil des vendangeurs.
Cela suppose notamment :
- un recensement précis des besoins et des capacités disponibles ;
- un programme de rénovation des vendangeoirs ;
- des aides conditionnées au maintien de leur vocation sociale ;
- des solutions collectives réparties sur le territoire ;
- l’organisation des transports entre les hébergements et les parcelles ;
- des contrôles systématiques avant et pendant les vendanges ;
- une responsabilité clairement établie des donneurs d’ordre ;
- une limitation et une meilleure traçabilité de la sous-traitance.
C’est également le sens de la proposition portée par la CGT Champagne : créer un label HVS – Haute Valeur Sociétale, garantissant, de la taille jusqu’aux vendanges, des conditions dignes de travail, d’hébergement et de transport, avec des contrôles réels et une responsabilité claire des donneurs d’ordre.
Mais pour réellement « réenchanter les vendanges », il faudra aussi revaloriser les salaires des saisonniers afin de reconnaître la pénibilité et l’importance de leur travail.
La Champagne sait organiser la production, la commercialisation et la promotion mondiale de ses bouteilles. Elle doit maintenant démontrer qu’elle est capable d’accueillir et de rémunérer dignement celles et ceux sans lesquels aucune vendange ne serait possible.
Téléchargez l’article : « Logement des vendangeurs – Comment en est-on arrivé-là ? »
Sources :
L’Union du 20 juillet 2026 : « La Champagne est-elle capable de loger tous ses vendangeurs ? »
