Dans le vignoble bordelais, des travailleurs saisonniers et leurs familles vivent dans des campements de fortune. Une situation que la Champagne doit empêcher de voir apparaître en faisant du label HVS une véritable garantie sociale. © Alban Dejong / Reporterre

✍️ Par l’Intersyndicat CGT du champagne

📅 Publié le 15 juillet 2026

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Un récent reportage de Reporterre révèle les conditions indignes dans lesquelles vivent certains travailleurs saisonniers du vignoble bordelais : hébergements précaires, manque d’eau, chaleur extrême et grande vulnérabilité sociale. Pour la CGT Champagne, cette situation doit servir d’alerte. Alors que la prestation de service se développe rapidement dans notre vignoble, nous devons poursuivre et renforcer le travail déjà engagé afin d’empêcher que de telles dérives ne s’installent en Champagne.

Dans le Bordelais, une précarité qui ne peut laisser indifférent

Dans son reportage, Reporterre décrit la profonde précarité de certains travailleurs saisonniers du vignoble bordelais, confrontés à des logements de fortune, à un accès insuffisant à l’eau et à des températures extrêmes. Pour la CGT Champagne, cette situation doit servir d’alerte. Alors que la prestation de service se développe rapidement dans notre vignoble, nous devons poursuivre et renforcer le travail déjà engagé afin d’empêcher que de telles dérives ne s’installent en Champagne. À Fouquerolle, près de Bordeaux, plusieurs centaines de personnes vivent dans un campement où l’accès à l’eau est très insuffisant.

Parmi elles, de nombreux salariés roumains employés dans les vignes. Certains y sont installés depuis plusieurs années, dans des caravanes ou des abris de fortune qui deviennent inhabitables lors des épisodes de forte chaleur. Le témoignage recueilli par Reporterre montre aussi la fragilité économique de ces travailleurs. Lorsqu’ils ne peuvent pas travailler à cause de la chaleur, ils ne sont pas payés. Ils se retrouvent ainsi confrontés à un choix impossible : continuer à travailler au risque de leur santé ou perdre une partie de leur revenu. Cette situation met en lumière les conséquences d’un système où la main-d’œuvre est indispensable, mais où les conditions de vie et de travail peuvent rester invisibles derrière la sous-traitance et la prestation de service.

La prestation de service progresse à grande vitesse

Le recours aux entreprises prestataires ne concerne plus seulement la période des vendanges. Il se développe désormais tout au long de l’année, de la taille de la vigne jusqu’à la récolte :

  • taille, liage ;
  • ébourgeonnage, relevage et palissage ;
  • travail du sol ;
  • traitements phytosanitaires ;
  • plantations, installation de nouvelle parcelle
  • vendanges.

Cette évolution n’est pas neutre. En multipliant les intermédiaires entre le salarié et le donneur d’ordre, la prestation peut favoriser une dilution des responsabilités. L’exploitant, la maison, l’entreprise prestataire, un éventuel sous-traitant ou le recruteur peuvent être tentés de se renvoyer la responsabilité lorsque des difficultés apparaissent.

Pour la CGT Champagne, le recours à la prestation ne doit jamais servir à externaliser les obligations sociales, les risques professionnels ou les responsabilités humaines.

Un donneur d’ordre doit rester responsable des conditions dans lesquelles travaillent les salariés intervenant pour son compte. Il ne peut pas se contenter de vérifier que quelques documents administratifs ont été déposés sur une plateforme, puis fermer les yeux sur la réalité des pratiques dans les vignes, les transports ou les hébergements.

L’hébergement fait pleinement partie des conditions de travail

Le reportage consacré au Bordelais montre qu’un travailleur peut disposer d’un emploi tout en vivant dans des conditions indignes. Or, la santé et la sécurité ne s’arrêtent pas à la fin de la journée de travail. Après plusieurs heures passées dans les vignes, parfois sous des températures extrêmes, un salarié doit pouvoir se laver, se nourrir, boire, dormir et récupérer dans des conditions normales. Un hébergement insalubre, surchauffé ou dépourvu d’eau potable augmente directement les risques de déshydratation, de malaise, d’accident et d’épuisement. Il rend également plus difficile la récupération physique indispensable avant de reprendre le travail le lendemain.

Lors du dernier RETEX organisé le 9 juillet 2026 à la préfecture de la Marne, la question des hébergements a occupé une place importante. La CGT a notamment rappelé les situations de logements sous tente constatées lors de précédentes vendanges, particulièrement dans certains secteurs de la vallée de la Marne, et demandé que l’interdiction de ce type d’hébergement soit clairement rappelée et effectivement contrôlée. Ce sujet ne doit toutefois pas être traité uniquement pendant les quelques semaines de vendanges. Les travailleurs employés par des prestataires interviennent durant une grande partie de l’année. Les mêmes exigences doivent donc s’appliquer à toutes les prestations réalisées dans le vignoble.

Depuis 2018 et surtout depuis 2023, des progrès incontestables

La CGT Champagne tient aussi à reconnaître le travail accompli par les différents acteurs de la filière au cours des dernières années. Depuis 2018, les échanges entre les services de l’État, les organisations professionnelles, les syndicats, l’inspection du travail, la MSA, les forces de l’ordre, France Travail, les services de secours et les collectivités ont permis de faire progresser la préparation et l’encadrement des vendanges. Les drames survenus en 2023, avec plusieurs décès pendant la campagne de vendange, ont constitué un terrible électrochoc. Depuis, les dispositifs de prévention, d’information et de contrôle ont été renforcés. Le préfet de la Marne rappelle dans La Champagne viticole que la priorité est de préserver « l’exemplarité de la Champagne ». Il annonce notamment une vigilance accrue concernant les conditions de travail, l’hébergement, les durées de travail, la santé, la sécurité, le travail illégal et la traite des êtres humains. Les contrôles doivent être renforcés avec la mobilisation de l’inspection du travail, de la MSA, des services fiscaux, de la gendarmerie, de la police et du comité opérationnel départemental antifraude.

Le recrutement, l’attractivité et l’accueil des vendangeurs font également l’objet d’un travail collectif. Le RETEX du 9 juillet confirme cette mobilisation, notamment face au risque majeur que représentent les fortes chaleurs pour les travailleurs. Des affiches et des livrets de prévention ont été actualisés afin de rappeler les mesures à prendre : adaptation des horaires, pauses supplémentaires, mise à disposition d’eau fraîche, zones d’ombre et conduite à tenir en cas de malaise. Le portail météo doit également être renforcé, les alertes diffusées plus largement et les prestataires doivent désormais accéder aux mêmes informations que les autres opérateurs. Les contrôles porteront par ailleurs sur le respect du droit du travail, les durées maximales, les conditions d’hébergement, le travail dissimulé, la traite des êtres humains ainsi que la santé et la sécurité. Ces avancées doivent être saluées. Elles démontrent que le dialogue et la mobilisation collective peuvent produire des améliorations concrètes.

Mais reconnaître les progrès réalisés ne signifie pas considérer que tous les risques ont disparu.

Les fortes chaleurs rendent l’urgence encore plus grande

La vendange 2026 pourrait être particulièrement précoce et se dérouler en pleine période de fortes chaleurs. Le dernier RETEX a donc largement porté sur l’adaptation des horaires, l’accès à l’eau fraîche, les pauses, les zones ombragées, les alertes météo et la capacité à interrompre ou réorganiser le travail lorsque les conditions deviennent dangereuses. La CGT a rappelé que cette réalité avait déjà été vécue pendant le palissage. Dans certaines entreprises, les salariés ont dû commencer très tôt et cesser les travaux extérieurs lorsque la chaleur devenait insupportable. La prévention ne peut cependant pas être réduite à la diffusion d’affiches ou de consignes. Elle doit entraîner des conséquences concrètes sur l’organisation du travail, les effectifs, les horaires et la rémunération. Si les journées doivent être raccourcies ou si la durée de la vendange diminue pour protéger la santé des travailleurs, il ne peut pas être demandé aux saisonniers d’en supporter seuls les conséquences financières. La protection de la santé ne doit pas entraîner une perte importante de rémunération. L’attractivité des vendanges ne dépend pas uniquement de campagnes de communication ou de l’image conviviale de la récolte. Elle repose avant tout sur des salaires corrects, un accueil digne, de l’eau fraîche, un hébergement de qualité, des transports sûrs, le respect des temps de repos et une véritable reconnaissance de la pénibilité.

Les limites du simple déclaratif

La plateforme Vitiargos permet actuellement aux prestataires de s’identifier, de fournir des documents administratifs et de présenter leur niveau d’engagement social. Environ 180 entreprises prestataires y seraient désormais enregistrées. Cet outil peut contribuer à une meilleure connaissance des entreprises intervenant dans le vignoble. Mais il ne saurait constituer, à lui seul, une garantie suffisante. Remplir un formulaire, transmettre des attestations ou signer une charte ne prouve pas que les engagements sont réellement respectés sur le terrain. La CGT a également alerté sur certaines pratiques constatées lors de précédentes vendanges, comme le versement d’acomptes en espèces directement dans les vignes, parfois sans justificatif remis ou signé par les salariés. De telles méthodes posent un problème évident de traçabilité et peuvent favoriser des irrégularités, voire dissimuler une partie de la rémunération ou du travail effectué. La confiance est nécessaire, mais elle ne remplace ni les contrôles ni les garanties collectives.

Le label HVS, une solution concrète pour la Champagne

Pour éviter que les situations dénoncées dans le Bordelais ne se développent en Champagne, la CGT porte depuis plusieurs années une proposition structurante : la création d’un label HVS – Haute Valeur Sociétale. Ce label doit devenir le pilier social de l’exemplarité champenoise. La Champagne a su bâtir des certifications et des référentiels exigeants en matière environnementale. Elle doit aujourd’hui engager la même démarche pour garantir la dignité et les droits des femmes et des hommes qui travaillent dans ses vignes. Le HVS ne doit pas être limité à la période des vendanges. Il doit couvrir toutes les prestations, de la taille de la vigne jusqu’à la récolte, et concerner l’ensemble des salariés, qu’ils soient directement employés par une exploitation, une maison ou par une entreprise prestataire.

Le label HVS pourrait garantir un socle social commun à l’ensemble des salariés intervenant dans le vignoble, qu’ils soient employés directement ou par une entreprise prestataire. Il devrait couvrir à la fois les conditions de travail, la rémunération, l’hébergement, les transports, la prévention des risques et l’accès effectif aux droits. Il devrait également assurer une véritable traçabilité des heures et des paiements, limiter les chaînes de sous-traitance incontrôlées et engager pleinement la responsabilité des donneurs d’ordre.

Un véritable label, pas un outil de communication

Le HVS ne doit surtout pas devenir un logo supplémentaire apposé sur des documents promotionnels ou sur une bouteille. Pour être crédible, il devra reposer sur un cahier des charges précis, construit avec les organisations syndicales et les acteurs de terrain. Les engagements devront être vérifiés par des contrôles indépendants et inopinés. Le label devra pouvoir être suspendu ou retiré en cas de manquements. Les entreprises prestataires comme les donneurs d’ordre devront être engagés et responsabilisés. Une certification sociale reposant uniquement sur l’autoévaluation et la bonne volonté des entreprises reproduirait les limites des dispositifs déclaratifs déjà existants. L’objectif n’est pas d’ajouter une nouvelle « usine à gaz » administrative. Il s’agit au contraire de créer un cadre clair, lisible et contrôlable, permettant aux entreprises vertueuses d’être reconnues et aux pratiques dangereuses ou frauduleuses d’être écartées.

Faire de la Champagne un territoire pionnier

La Champagne revendique une image d’excellence. Cette excellence ne peut pas être uniquement qualitative, économique, commerciale ou environnementale. Elle doit également être sociale. Préserver l’image de la Champagne, c’est garantir que chaque bouteille produite dans notre appellation repose sur un travail réalisé dans la dignité.

La CGT Champagne propose donc que notre territoire devienne le premier bassin viticole à mettre en œuvre un véritable label de Haute Valeur Sociétale. Cette expérimentation pourrait ensuite faire tache d’huile dans les autres régions viticoles françaises : Bordelais, Cognac, Bourgogne, Alsace, vallée du Rhône, Val de Loire, Provence ou Languedoc. À terme, le HVS pourrait aussi devenir une référence européenne. Les difficultés liées à la prestation de service, à la sous-traitance, à l’emploi de travailleurs saisonniers étrangers et aux hébergements indignes existent dans de nombreux vignobles européens. La protection d’un travailleur, quel que soit son origine, ne doit pas dépendre du pays, de la région ou de l’appellation dans laquelle il est employé.

Ne pas attendre un nouveau drame pour agir

La situation décrite dans le Bordelais doit nous alerter. Elle montre jusqu’où peuvent conduire la précarisation de l’emploi, le recours insuffisamment encadré à la prestation de service et la dilution des responsabilités. En Champagne, des efforts importants ont été accomplis depuis 2018 et particulièrement depuis les drames de 2023. Ils doivent être poursuivis, consolidés et étendus à l’ensemble des travaux viticoles. Mais les contrôles et les RETEX, aussi indispensables soient-ils, interviennent souvent lorsque les risques existent déjà. Il faut désormais franchir une nouvelle étape en mettant en place un véritable dispositif de prévention sociale. Pour la CGT Champagne, le label HVS constitue cette étape. Notre filière ne doit pas attendre l’apparition de bidonvilles, de nouveaux scandales ou de nouveaux décès pour agir. Elle possède les moyens économiques, professionnels et institutionnels de devenir pionnière.

L’exemplarité de la Champagne ne se décrète pas. Elle se construit et se vérifie sur le terrain, dans chaque vigne, chaque travaux et chaque hébergement. Elle commence par le respect de celles et ceux qui, toute l’année, produisent la richesse de notre appellation.

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