Derrière la “chasse aux abus”, une réalité ignorée : des salariés usés par des conditions de travail toujours plus dégradées. © IA CGT champagne
✍️ Par l’Intersyndicat CGT du champagne
📅 Publié le 20 avril 2026
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Derrière les discours sur les « abus », ce sont surtout les droits des salariés qui sont visés, dans un contexte de dégradation continue des conditions de travail. Pour la CGT, le constat est clair : plutôt que de prévenir, le pouvoir choisit de sanctionner.
Une politique de suspicion généralisée
Depuis plusieurs semaines, les annonces se multiplient autour des arrêts maladie. Le gouvernement met en avant une hausse des dépenses d’indemnisation et présente une série de mesures censées « réguler » la situation. Dans les faits, il s’agit surtout d’un renforcement inédit des contrôles.
Parmi les dispositifs envisagés ou déjà engagés figurent la limitation de la durée des prescriptions, l’encadrement renforcé des médecins prescripteurs, ou encore le plafonnement des indemnités journalières. À cela s’ajoutent de nouvelles mesures particulièrement préoccupantes : la mise à disposition des employeurs d’un « kit » d’autoévaluation en matière de prévention, mais surtout d’un « bouton d’alerte » permettant de signaler un arrêt jugé suspect.
Ce dispositif marque un tournant. Il introduit une forme de surveillance directe des salariés par l’employeur, en instaurant un climat de suspicion permanente. Le salarié malade n’est plus considéré comme une personne à protéger, mais comme un potentiel fraudeur à contrôler.
Dans le même temps, l’État annonce une intensification massive des contrôles, avec plusieurs centaines de milliers de vérifications prévues. Cette logique s’inscrit dans une stratégie globale : faire peser la responsabilité de la hausse des arrêts maladie sur les individus, plutôt que sur les conditions dans lesquelles ils travaillent.
Une lecture biaisée de la réalité
Pour justifier ces mesures, le gouvernement met en avant le coût des arrêts maladie, qui a fortement augmenté ces dernières années. Mais cette présentation occulte l’essentiel.
D’abord, la fraude aux arrêts maladie reste marginale. Les discours alarmistes sur les abus ne reposent sur aucune réalité massive. Ensuite, les données disponibles montrent que l’augmentation des dépenses s’explique en grande partie par des facteurs structurels : vieillissement de la population active, allongement des carrières, progression des salaires, ou encore meilleure prise en charge de certaines pathologies.
Surtout, cette lecture ignore délibérément le rôle central des conditions de travail. Or, c’est bien là que se situe le cœur du problème.
Les arrêts maladie ne sont pas un phénomène isolé. Ils sont le symptôme d’un système de travail qui s’est profondément dégradé. Intensification des cadences, pression accrue, perte d’autonomie, management autoritaire, multiplication des tâches, exigences de productivité toujours plus élevées : autant de facteurs qui pèsent directement sur la santé des travailleurs.
Les troubles musculo-squelettiques, les risques psychosociaux, le stress chronique ou encore les burn-out ne cessent de progresser. Dans de nombreux cas, les arrêts de longue durée correspondent à des pathologies lourdes, qui ne peuvent en aucun cas être assimilées à des abus.
Présenter ces situations comme des dérives individuelles revient à nier la réalité du travail.
Le travail, angle mort des politiques publiques
Ce qui frappe dans les annonces gouvernementales, c’est l’absence quasi totale de réflexion sur le travail lui-même. Tout se passe comme si la santé des salariés était indépendante de leur environnement professionnel.
Pourtant, les études convergent : l’organisation du travail joue un rôle déterminant dans l’état de santé des salariés. Le développement de formes de management très verticales, où les décisions sont concentrées et les marges de manœuvre réduites, contribue à un sentiment de perte de sens et à une dégradation du bien-être au travail.
L’intensification du travail est également un facteur majeur. Les salariés doivent répondre à des exigences multiples, souvent contradictoires, dans des délais toujours plus courts. Cette pression constante empêche toute récupération réelle et favorise l’apparition de troubles physiques et psychiques.
À cela s’ajoute l’affaiblissement du dialogue social sur les questions de santé au travail. La disparition des CHSCT et leur intégration dans les CSE ont réduit les espaces de discussion dédiés à ces enjeux, éloignant encore davantage les décisions du terrain.
Dans ce contexte, les arrêts maladie apparaissent comme une conséquence logique, et non comme une anomalie.
Une déresponsabilisation organisée des employeurs
Un autre aspect central de ces politiques réside dans la place accordée aux entreprises. En pratique, celles-ci sont largement déresponsabilisées.
Le coût des arrêts maladie est principalement supporté par la Sécurité sociale, ce qui limite fortement l’incitation des employeurs à agir en prévention. Dans de nombreux cas, les entreprises considèrent que ces questions ne relèvent pas de leur responsabilité.
Par ailleurs, la reconnaissance des maladies professionnelles reste insuffisante. De nombreuses pathologies liées au travail ne sont pas identifiées comme telles, ce qui transfère leur coût vers la branche maladie plutôt que vers les employeurs.
Cette situation crée un déséquilibre profond : les conséquences de la dégradation des conditions de travail sont assumées collectivement, tandis que les entreprises échappent en grande partie à leurs responsabilités.
Pire encore, les nouvelles mesures envisagées renforcent le pouvoir des employeurs, en leur donnant des outils supplémentaires pour contester les arrêts maladie. Le « bouton d’alerte » en est l’exemple le plus frappant.
On assiste ainsi à un renversement complet : ceux qui subissent les conditions de travail sont mis sous surveillance, tandis que ceux qui les organisent restent à l’écart des critiques.
Des alternatives existent
Face à cette logique répressive, d’autres pistes existent. Elles sont connues, documentées, et largement partagées par les acteurs du monde du travail.
La première consiste à agir réellement sur les conditions de travail. Cela suppose de repenser l’organisation du travail, de réduire les cadences, de redonner des marges de manœuvre aux salariés et de renforcer leur participation aux décisions.
Le renforcement de la prévention des risques professionnels est également essentiel. Cela passe par des moyens accrus pour les services de santé au travail, mais aussi par une meilleure identification des situations à risque en amont.
Il est également nécessaire de responsabiliser les entreprises, notamment en renforçant les mécanismes de reconnaissance des maladies professionnelles et en liant davantage les cotisations aux conditions de travail réelles.
Le développement de dispositifs comme le temps partiel thérapeutique peut également favoriser un retour progressif au travail, adapté à l’état de santé des salariés.
Enfin, le dialogue social doit être remis au cœur des politiques de santé au travail. Les représentants du personnel doivent disposer des moyens nécessaires pour intervenir efficacement sur ces questions.
Un choix de société
Au-delà des aspects techniques, la question des arrêts maladie renvoie à un choix de société fondamental.
Accepter que les salariés soient surveillés, contrôlés, soupçonnés dès qu’ils sont malades, ou reconnaître que leur santé doit être protégée, y compris face aux exigences économiques.
Accepter que les causes profondes des arrêts soient ignorées, ou engager une véritable transformation des conditions de travail.
Pour la CGT, la réponse ne fait aucun doute. La santé des travailleurs ne peut pas être une variable d’ajustement budgétaire. Elle doit être une priorité.
Cela suppose de rompre avec les logiques actuelles et de mettre en place des politiques centrées sur la prévention, la justice sociale et la responsabilité des employeurs.
Car derrière chaque arrêt maladie, il y a une réalité humaine. Et derrière chaque politique publique, il y a un choix : protéger les travailleurs, ou les fragiliser davantage.
Télécharger l’article : « Arrêts maladie : une offensive contre les salariés »
Sources
– Communiqué CGT, 10 avril 2026 : « Arrêts maladie : le gouvernement choisit la répression plutôt que la prévention »
– L’Humanité, 15 avril 2026 : « Un kit, un « bouton d’alerte »… Comment le gouvernement relance la chasse aux arrêts maladie »
