De gauche à droite: Xavier Niel (co-propriétaire du groupe Le Monde), Bernard Arnault (Les Echos, Le Parisien, Radio Classique), Vincent Bolloré (Canal+, CNews) et Martin Bouygues (TF1).

RAZZIA SUR LES MEDIAS : Dossier ANALYSE – La vie Ouvrière

Une commission sénatoriale a enquêté sur les concentrations dans les médias, passés aux mains d’une poignée de milliardaires. Si les parlementaires ont accouchés de propositions indigentes, les témoignages retranscrits dans le rapport de 852 pages donne à en voir les conséquences sur la rubrique de l’information et le jeu démocratique. Morceaux choisis.

Note de l’intersyndicat CGT du Champagne :

Serions-nous victimes de manipulations médiatiques ?

Les puissants magnas à la tête des grands médias, la main sur le cœur, jurent que non. Mais en période électorale, qu’elles soient présidentielles, législatives ou autres, pour faire passer les messages de la pensée dominante, nous pouvons en douter. Et, à la lecture de cet article tous prête à y croire !…

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« L’AVANT ET L’APRÈS 11 MAI 2021 » À EUROPE 1

Il y a eu un « avant 11 mai 2021 et un « après 11 mai » à Europe 1, jour où la radio s’est muée en porte-voix de Vincent Bolloré, à la faveur d’une offre publique d’achat (OPA) sur le groupe Lagardère. De ce fait, le Tycoon (1) déjà propriétaire de Canal+ et de la chaine xénophobe CNews prend aussi le contrôle du journal du dimanche, de Paris Match et des éditions Hachette. Les méthodes du magnat des affaires ne tardent à brouiller les ondes. Après une grève inédite de 5 jours, « plus de 60 journalistes sur les 120 que comptait la direction ont décidé de quitter Europe 1 entre août et décembre 2021 », témoigne Olivier Samain, ancien journaliste et délégué syndical national des journalistes de cette antenne, devant une commission d’enquête sénatoriale chargée de mettre en lumière les phénomènes de concentrations dans les médias. Plus de 80 personnes, parmi lesquelles les propriétaires des médias, les directeurs des journaux, des journalistes et des spécialistes de cet écosystème ont été audités. Les échanges retranscrits, même policés, voir obséquieux (2), témoignent des conséquences sur les conditions de travail des journalistes, mais aussi sur la qualité de l’information, ainsi que la vitalité de la démocratie.

(1) Tycoon : homme d’affaires important.

(2) Obséquieux : qui exagère les marques de politesse, par servilité ou hypocrisie.

QUI POSSÈDE QUOI ?

Pour rappel :

  • Bernard Arnault, propriétaire de LVMH, s’est ainsi offert le quotidien économique les échos, puis Le Parisien ;
  • la famille Dassault possède Le Figaro ;
  • Patrick Drahi, propriétaire de SFR, est actionnaire de BFM, de libération, de L’Express ;
  • Martin Bouygues de TF1 et de LCI 
  • Xavier Niel, Mathieu Pigasse, et Daniel Kretinsky, contrôlent le Monde …

Croix de bois, croix de fer, ces oligarques jurent que c’est par souci de l’intérêt général, par amour de la liberté d’expression, un peu par intérêt économique, mais certainement pas par quête d’influence où idéologiques qu’ils « sauvent » ces médias. Bernard Arnault doute que les échos et Le Parisien « auraient survécu sans [son] investissement, et ce dans l’intérêt général […]. Je vois mal en quoi une telle activité, qui s’apparente plutôt au mécénat, peut nous donner une influence quelconque concernant la marche de nos affaires », prétend l’homme le plus riche de France. Qui ajoutent : « il faut bien sûr éviter que la ligne change radicalement. Et que l’actionnaire ne puisse pas intervenir. Si les échos venaient défendre l’économie marxiste, je serai évidemment gêné et il faudrait que l’actionnaire puisse, s’il le souhaite, réagir ».

Dans le même registre, Patrick Drahi, patron de SFR, estime avoir « sauvé libération » pour faire plaisir à ses parents professeurs. « On m’avait dit que ça allait me coûter 14 millions d’euros. Cela m’a coûté beaucoup plus, et Libération est toujours vivant. Croyez-moi acheter des médias n’a rien à voir avec une recherche d’influence. J’ai 30 millions de clients chez SFR, c’est à dire la moitié de la France. Tout le monde connaît mon entreprise. Je n’ai pas besoin d’avoir une influence sur quoi que ce soit. En outre, je n’ai aucune commande politique ». Vincent Bolloré, quant à lui, confie « un intérêt purement économique, ni politique, ni idéologique, pour un secteur des médias considérés comme très rentables ».

Économiste, spécialiste des médias et du financement de la démocratie, Julia Cagé nuance : « lorsque l’on travaille. dans un secteur aussi sensible que les télécoms, soumis à d’importantes régulations, le fait d’avoir accès aux hommes et aux femmes politiques est loin d’être négligeables. Cela peut donner du pouvoir politique, direct ou indirect ».

PLANS SOCIAUX EN CASCADE

Dans une profession déjà percuté par les réseaux sociaux, la défiance du lectorat et la baisse des recettes publicitaires, cette concentration des médias entre les mains de quelques-uns accroît les pressions. Pour exemple, les plans sociaux se sont multipliés dans les rédactions, en quête d’économies, à Libération, L’Express, Reworld Media…

« Sur 400 titulaires de la carte de presse au sein de Prisma Media, [rachetés là encore par Vivendi, propriété de Bolloré, NDLR], 60 journalistes ont déjà quitté le groupe, et la direction prévoit un total de 140 départs d’ici la fin de l’année. Les journalistes partent moins par peur d’une « zemmourisation » des esprits que par la dégradation de leurs conditions de travail. Beaucoup d’entre eux ne se reconnaissent plus dans les tâches qui leur sont demandées. Ils sont devenus des côtés suisses ! Ils n’ont pas le temps de faire correctement leur travail. Or, le journalisme d’investigation supposent du temps et il coûte cher », », multiplie Emmanuel Vire, secrétaire du SNJ-CGT. Au moment du rachat de Mondadoris par Reworld Media (qui possède 56 titres, dont les emblématiques Sciences & Vie, télé stars et Auto Plus), plus de la moitié des 330 journalistes du groupe ont fait valoir leur clause de cessation.

Les journalistes ont été remplacés par des « chargés de contenu », et les responsables de rubrique par des « chargés d’audience ». Bienvenue dans la start-up nation, avec comme résultat, une information aseptisée. Comme le regrette Julia Gagé. « Certes, l’information circule, mais souvent ce n’est pas de l’information originale, c’est une information issue, copier-coller circulant boucle. Or, en démocratie, nous avons besoin d’une information originale.

« VINCENT TOUT PUISSANT »

Les putschs médiatiques de Bolloré ne sont qu’une illustration caricaturale de la censure qui peut s’opérer souvent à bas bruit lorsqu’une poignée de milliardaires, souvent en affaire avec l’État, fait main basse sur l’information. Avec des effets ravageurs sur le droit de savoir et le jeu démocratique. À Europe 1, la ligne éditoriale a rapidement souffert du rapprochement avec CNews. « Décision a été prise de remplacer les présentateurs des tranches d’information d’Europe 1 par des voies estampillées C News ». La collaboration avec Nicolas Canteloup, qui avait fait quelques sketches, égratignant Éric Zemmour et Pascal Praud a brutalement été interrompue », se souvient Olivier Samain. Partout où Vincent Bolloré passe, les rédaction trépassent, l’information devient [au mieux] opinion. 2015, « l’esprit canal » n’y avait pas résisté.

Devenu actionnaire de Vivendi, Vincent Bolloré s’en était d’abord pris « aux Guignols », honnis de son ami Nicolas Sarkozy. Puis, il avait assumé devant le comité d’entreprise la censure d’un documentaire sur le Crédit Mutuel de son ami Michel Lucas. « La nouvelle direction nommée par Vincent Bolloré, refusera aussi 7 sujets sur 11 proposés par l’équipe de spécial Investigation, dont 4 étaient susceptibles de déplaire à François Hollande, à l’époque président de la République », raconte Jean-Baptiste Rivoire, ex rédacteur en chef adjoint de spécial Investigation. Un reportage sur la répression au Togo sera aussi zappé au profit d’un autre laudateur sur le chef d’État africain que Vincent Bolloré est soupçonné d’avoir corrompu.

Condamné 3 fois pour avoir abusivement saisi la justice, Bolloré est aussi coutumier des « procédures bâillon », qui visent à museler le débat public. « J’enquête depuis 6 ans sur Vincent Bolloré, et la manière dont il met les antennes au service de ses intérêts. Il a transformé une chaîne d’information en haut-parleur pour l’extrême droite, en tremplin pour Éric Zemmour, avant d’étendre cette entreprise et cette idéologie au groupe Lagardère, pour se retrouver à moins de 3 mois de la présidentielle, à la tête d’une machine de guerre idéologique, et ce, dans une impunité quasi-totale. Par comparaison, tous les autres propriétaires de médias en deviennent acceptables. Un journaliste du groupe Lagardère m’a ainsi dit qu’on en était un point où Bernard Arnault passait pour un chevalier blanc », témoigne Isabelle Robert, cofondatrice, du site d’information indépendant les jours.

À propos, le groupe LVMH a dû verser 10 millions d’euros d’amende pour éviter des poursuites pour avoir missionné Bernard Squarcini, l’ancien patron des renseignements intérieurs, afin d’espionner François Ruffin lors du tournage de Merci patron. « M. Drahi possède SFR, M. Niel possède Free et la famille Bouygues possède l’entreprise de téléphonie Bouygues. Or, la presse s’est-elle jamais fait écho d’un débat citoyen autour de la 5G ? Je ne crois pas. Certaines associations ont pris position, mais il n’y a eu ni débats, ni enquête sérieuse sur le sujet. Pourquoi n’est-il pas possible lorsqu’on travaille au Figaro de critiquer le Rafale ?», interroge Nicolas Vescovacci, journaliste et président de l’association informer n’est pas un délit. Las. En réponse, les sénateurs ont accouché de 32 propositions timorées portant pour les plus osés sur des garanties collectives apportées aux journalistes, la pérennisation du financement de l’audiovisuel public, des aides à la presse conditionnées à la situation financière des groupes et à l’indépendance des rédactions. Un acte manqué !

Pour éviter toute manipulation médiatique et parler CGT, il faut lire CGT !

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